Réduction des endomorphismes : diagonalisation et Jordan

La réduction des endomorphismes constitue l'un des piliers fondamentaux de l'algèbre linéaire moderne. Cette technique permet de simplifier l'étude des applications linéaires en les exprimant dans une base adaptée, facilitant ainsi les calculs matriciels et la résolution de nombreux problèmes mathématiques et physiques. Que vous soyez étudiant en classes préparatoires, en licence de mathématiques ou simplement passionné d'algèbre, ce cours complet vous permettra de maîtriser tous les aspects de cette notion essentielle.

Dans ce cours, nous explorerons les différentes formes de réduction : la diagonalisation, la trigonalisation, ainsi que la réduction de Jordan. Nous verrons comment le polynôme caractéristique et les valeurs propres jouent un rôle central dans cette théorie, et nous étudierons des applications concrètes allant des systèmes d'équations différentielles aux suites récurrentes.

Réduction des endomorphismes - Représentation géométrique des sous-espaces propres

Qu’est-ce que la Réduction des Endomorphismes ?

Définition fondamentale

La réduction d'un endomorphisme consiste à trouver une base dans laquelle la matrice de cet endomorphisme prend une forme simplifiée, typiquement diagonale ou triangulaire. Formellement, soit E E un espace vectoriel de dimension finie n n sur un corps K \mathbb{K} (généralement R \mathbb{R} ou C \mathbb{C} ), et soit uL(E) u \in \mathcal{L}(E) un endomorphisme de E E .

On cherche à déterminer une base B=(e1,e2,,en) \mathcal{B} = (e_1, e_2, \ldots, e_n) de E E dans laquelle la matrice de u u est la plus simple possible, c'est-à-dire possède un maximum de coefficients nuls.

Pourquoi réduire un endomorphisme ?

La réduction des endomorphismes répond à plusieurs objectifs fondamentaux en mathématiques et dans leurs applications. Premièrement, elle simplifie considérablement les calculs matriciels. Le calcul de puissances de matrices, opération fréquente en probabilités ou en systèmes dynamiques, devient trivial avec une matrice diagonale. En effet, si A=PDP1 A = PDP^{-1} D D est diagonale, alors An=PDnP1 A^n = PD^nP^{-1} , et calculer Dn D^n se réduit à élever chaque coefficient diagonal à la puissance n n .

Deuxièmement, la réduction permet de comprendre la structure géométrique d'une transformation linéaire. Les sous-espaces propres révèlent les directions privilégiées de l'endomorphisme, celles où l'action se réduit à une simple homothétie. Cette vision géométrique est cruciale en mécanique quantique, où les espaces propres correspondent aux états stationnaires d'un système.

Enfin, cette technique est indispensable pour résoudre des systèmes d'équations différentielles linéaires, étudier la stabilité des systèmes dynamiques, ou encore analyser les algorithmes de page ranking comme celui utilisé par Google.

Éléments Propres : Valeurs Propres et Vecteurs Propres

Valeurs propres et vecteurs propres

Soit u u un endomorphisme d'un espace vectoriel E E sur un corps K \mathbb{K} .

  • Un scalaire λK \lambda \in \mathbb{K} est appelé valeur propre de u u s'il existe un vecteur non nul xE x \in E tel que u(x)=λx u(x) = \lambda x .
  • Un vecteur non nul xE x \in E est appelé vecteur propre de u u associé à la valeur propre λ \lambda si u(x)=λx u(x) = \lambda x .
  • L'ensemble Eλ={xEu(x)=λx} E_\lambda = \{ x \in E \mid u(x) = \lambda x \} est appelé sous-espace propre associé à la valeur propre λ \lambda . C'est le noyau de l'endomorphisme uλIdE u - \lambda \text{Id}_E .
u(x)=λxu(x) = \lambda x

Propriétés fondamentales des sous-espaces propres

Les sous-espaces propres possèdent des propriétés remarquables qui constituent le fondement de la théorie de la réduction. La propriété la plus importante est que les sous-espaces propres associés à des valeurs propres distinctes sont en somme directe.

Théorème : Somme directe des sous-espaces propres

Soit u u un endomorphisme de E E admettant p p valeurs propres distinctes λ1,λ2,,λp \lambda_1, \lambda_2, \ldots, \lambda_p . Les sous-espaces propres associés Eλ1,Eλ2,,Eλp E_{\lambda_1}, E_{\lambda_2}, \ldots, E_{\lambda_p} sont en somme directe :

Eλ1Eλ2EλpEE_{\lambda_1} \oplus E_{\lambda_2} \oplus \cdots \oplus E_{\lambda_p} \subseteq E

Démonstration : Montrons le résultat par récurrence sur p p . Pour p=1 p = 1 , il n'y a rien à démontrer. Supposons le résultat vrai pour p p valeurs propres distinctes. Considérons p+1 p+1 valeurs propres distinctes λ1,,λp+1 \lambda_1, \ldots, \lambda_{p+1} . Il suffit de montrer que l'intersection de Eλ1Eλp E_{\lambda_1} \oplus \cdots \oplus E_{\lambda_p} avec Eλp+1 E_{\lambda_{p+1}} est réduite au vecteur nul.

Soit x(Eλ1Eλp)Eλp+1 x \in (E_{\lambda_1} \oplus \cdots \oplus E_{\lambda_p}) \cap E_{\lambda_{p+1}} . On peut écrire x=x1++xp x = x_1 + \cdots + x_p avec xiEλi x_i \in E_{\lambda_i} pour tout i i . Appliquons u u :

u(x)=λ1x1++λpxp=λp+1xu(x) = \lambda_1 x_1 + \cdots + \lambda_p x_p = \lambda_{p+1} x

Donc (λ1λp+1)x1++(λpλp+1)xp=0 (\lambda_1 - \lambda_{p+1})x_1 + \cdots + (\lambda_p - \lambda_{p+1})x_p = 0 . Par hypothèse de récurrence, cette somme étant directe et les coefficients λiλp+1 \lambda_i - \lambda_{p+1} étant non nuls (car les valeurs propres sont distinctes), on obtient xi=0 x_i = 0 pour tout i i , donc x=0 x = 0 .

Exemple détaillé : Calcul de valeurs et vecteurs propres

Considérons la matrice suivante dans M3(R) \mathcal{M}_3(\mathbb{R}) :

A=(210020003)A = \begin{pmatrix} 2 & 1 & 0 \\ 0 & 2 & 0 \\ 0 & 0 & 3 \end{pmatrix}

Étape 1 : Détermination des valeurs propres. Les valeurs propres sont les racines du polynôme caractéristique. Puisque A A est triangulaire supérieure, ses valeurs propres sont les coefficients diagonaux : λ1=2 \lambda_1 = 2 (de multiplicité 2) et λ2=3 \lambda_2 = 3 (de multiplicité 1).

Étape 2 : Calcul du sous-espace propre E2 E_2 . Résolvons (A2I3)X=0 (A - 2I_3)X = 0 :

(010000001)(xyz)=(000)\begin{pmatrix} 0 & 1 & 0 \\ 0 & 0 & 0 \\ 0 & 0 & 1 \end{pmatrix} \begin{pmatrix} x \\ y \\ z \end{pmatrix} = \begin{pmatrix} 0 \\ 0 \\ 0 \end{pmatrix}

Ce système équivaut à y=0 y = 0 et z=0 z = 0 . Donc E2=Vect{(100)} E_2 = \text{Vect}\left\{ \begin{pmatrix} 1 \\ 0 \\ 0 \end{pmatrix} \right\} . On remarque que dim(E2)=1<2=mult(2) \dim(E_2) = 1 < 2 = \text{mult}(2) , ce qui indique que la matrice n'est pas diagonalisable.

Étape 3 : Calcul du sous-espace propre E3 E_3 . De même, on trouve E3=Vect{(001)} E_3 = \text{Vect}\left\{ \begin{pmatrix} 0 \\ 0 \\ 1 \end{pmatrix} \right\} .

Le Polynôme Caractéristique : Outil Central de la Réduction

Définition du polynôme caractéristique

Soit AMn(K) A \in \mathcal{M}_n(\mathbb{K}) une matrice carrée. Le polynôme caractéristique de A A est défini par :

χA(λ)=det(AλIn)=det(λInA)\chi_A(\lambda) = \det(A - \lambda I_n) = \det(\lambda I_n - A)

Pour un endomorphisme u u d'un espace vectoriel E E de dimension finie, le polynôme caractéristique χu \chi_u est défini comme le polynôme caractéristique de sa matrice dans n'importe quelle base de E E (il est indépendant du choix de la base).

Propriétés essentielles du polynôme caractéristique

Le polynôme caractéristique possède plusieurs propriétés fondamentales qui en font l'outil privilégié pour l'étude de la réduction. Tout d'abord, c'est un polynôme de degré n n dont le coefficient dominant est (1)n (-1)^n . De plus, ses racines dans K \mathbb{K} sont exactement les valeurs propres de la matrice ou de l'endomorphisme considéré.

Une propriété remarquable est que le polynôme caractéristique encode des informations sur la trace et le déterminant. En effet, si χA(λ)=(1)n(λnan1λn1++(1)na0) \chi_A(\lambda) = (-1)^n(\lambda^n - a_{n-1}\lambda^{n-1} + \cdots + (-1)^n a_0) , alors la trace de A A vaut an1 a_{n-1} et son déterminant vaut a0 a_0 . Ceci découle du fait que la trace est la somme des valeurs propres et le déterminant est leur produit.

Théorème : Relation entre polynôme caractéristique et éléments propres

Soit AMn(K) A \in \mathcal{M}_n(\mathbb{K}) une matrice carrée. Un scalaire λK \lambda \in \mathbb{K} est une valeur propre de A A si et seulement si χA(λ)=0 \chi_A(\lambda) = 0 .

Démonstration : Par définition, λ \lambda est valeur propre si et seulement s'il existe X0 X \neq 0 tel que AX=λX AX = \lambda X , c'est-à-dire (AλIn)X=0 (A - \lambda I_n)X = 0 . Ceci équivaut à dire que AλIn A - \lambda I_n n'est pas inversible, donc det(AλIn)=0 \det(A - \lambda I_n) = 0 , soit χA(λ)=0 \chi_A(\lambda) = 0 .

Calcul pratique du polynôme caractéristique

Pour les matrices de petite taille, on peut calculer directement le déterminant. Pour une matrice 2×2 2 \times 2 , on a une formule simple utilisant la trace et le déterminant :

Si A=(abcd), alors χA(λ)=λ2Tr(A)λ+det(A)=λ2(a+d)λ+(adbc)\text{Si } A = \begin{pmatrix} a & b \\ c & d \end{pmatrix}, \text{ alors } \chi_A(\lambda) = \lambda^2 - \text{Tr}(A)\lambda + \det(A) = \lambda^2 - (a+d)\lambda + (ad-bc)

Pour les matrices triangulaires ou diagonales, le calcul est immédiat : le polynôme caractéristique est le produit des termes (λaii) (\lambda - a_{ii}) où les aii a_{ii} sont les coefficients diagonaux.

Polynôme caractéristique scindé

On dit qu'un polynôme est scindé sur K \mathbb{K} s'il se factorise complètement en produit de polynômes de degré 1 dans K[X] \mathbb{K}[X] . Autrement dit :

χA(λ)=(1)n(λλ1)m1(λλ2)m2(λλr)mr\chi_A(\lambda) = (-1)^n(\lambda - \lambda_1)^{m_1}(\lambda - \lambda_2)^{m_2} \cdots (\lambda - \lambda_r)^{m_r}

λ1,,λr \lambda_1, \ldots, \lambda_r sont les valeurs propres distinctes et mi m_i est la multiplicité algébrique de λi \lambda_i . Sur le corps des complexes C \mathbb{C} , tout polynôme est scindé grâce au théorème fondamental de l'algèbre. En revanche, sur R \mathbb{R} , ce n'est pas toujours le cas.

Diagonalisation des Endomorphismes et des Matrices

Endomorphisme diagonalisable

Un endomorphisme u u d'un espace vectoriel E E de dimension finie n n est dit diagonalisable s'il existe une base B \mathcal{B} de E E dans laquelle la matrice de u u est diagonale.

De manière équivalente, une matrice AMn(K) A \in \mathcal{M}_n(\mathbb{K}) est diagonalisable s'il existe une matrice inversible PGLn(K) P \in GL_n(\mathbb{K}) et une matrice diagonale D D telles que :

A=PDP1A = PDP^{-1}

La matrice P P est appelée matrice de passage, et ses colonnes sont constituées des vecteurs propres de A A . La matrice D D a pour coefficients diagonaux les valeurs propres correspondantes.

Conditions de diagonalisabilité

La question centrale de la réduction est de déterminer quand un endomorphisme est diagonalisable. Plusieurs critères existent, du plus simple au plus général.

Théorème : Condition suffisante de diagonalisabilité

Si le polynôme caractéristique d'un endomorphisme u u de E E (avec dimE=n \dim E = n ) est scindé à racines simples, alors u u est diagonalisable.

Démonstration : Si χu \chi_u admet n n racines distinctes λ1,,λn \lambda_1, \ldots, \lambda_n , alors pour chaque i i , il existe au moins un vecteur propre ei e_i associé à λi \lambda_i . Les vecteurs propres associés à des valeurs propres distinctes étant linéairement indépendants, la famille (e1,,en) (e_1, \ldots, e_n) est libre dans un espace de dimension n n , donc c'est une base de vecteurs propres.

Théorème : Caractérisation complète de la diagonalisabilité

Un endomorphisme u u d'un espace E E de dimension n n est diagonalisable si et seulement si les deux conditions suivantes sont satisfaites :

  1. Le polynôme caractéristique χu \chi_u est scindé sur K \mathbb{K}
  2. Pour chaque valeur propre λ \lambda , la dimension du sous-espace propre Eλ E_\lambda est égale à la multiplicité algébrique de λ \lambda dans χu \chi_u

Autrement dit : dim(Eλ)=mult(λ) \dim(E_\lambda) = \text{mult}(\lambda) pour toute valeur propre λ \lambda .

Démonstration : Si u u est diagonalisable, il existe une base de vecteurs propres. Le nombre de vecteurs propres associés à chaque valeur propre λ \lambda dans cette base doit égaler dim(Eλ) \dim(E_\lambda) . La somme de ces dimensions doit valoir n n , et d'autre part la somme des multiplicités vaut aussi n n (degré du polynôme). D'où l'égalité pour chaque valeur propre.

Réciproquement, si les conditions sont satisfaites, en prenant une base de chaque sous-espace propre, on obtient au total mult(λi)=n \sum \text{mult}(\lambda_i) = n vecteurs linéairement indépendants (car les sous-espaces propres sont en somme directe), qui forment donc une base de vecteurs propres.

Méthode pratique de diagonalisation

Pour diagonaliser une matrice AMn(K) A \in \mathcal{M}_n(\mathbb{K}) , on suit les étapes suivantes :

  1. Calculer le polynôme caractéristique χA(λ)=det(AλIn) \chi_A(\lambda) = \det(A - \lambda I_n)
  2. Déterminer les valeurs propres en résolvant χA(λ)=0 \chi_A(\lambda) = 0
  3. Vérifier si χA \chi_A est scindé sur K \mathbb{K} . Si non, A A n'est pas diagonalisable sur K \mathbb{K}
  4. Pour chaque valeur propre λi \lambda_i , calculer le sous-espace propre Eλi=Ker(AλiIn) E_{\lambda_i} = \text{Ker}(A - \lambda_i I_n) en résolvant le système linéaire (AλiIn)X=0 (A - \lambda_i I_n)X = 0
  5. Déterminer une base de chaque Eλi E_{\lambda_i}
  6. Vérifier la condition de diagonalisabilité : dim(Eλi)=n \sum \dim(E_{\lambda_i}) = n
  7. Construire P P et D D : les colonnes de P P sont les vecteurs propres trouvés, et D D est la matrice diagonale des valeurs propres correspondantes

Exemple complet de diagonalisation

Soit la matrice suivante :

B=(110010002)B = \begin{pmatrix} 1 & 1 & 0 \\ 0 & 1 & 0 \\ 0 & 0 & 2 \end{pmatrix}

Étape 1 : Le polynôme caractéristique est χB(λ)=(1λ)2(2λ) \chi_B(\lambda) = (1-\lambda)^2(2-\lambda) .

Étape 2 : Les valeurs propres sont λ1=1 \lambda_1 = 1 (double) et λ2=2 \lambda_2 = 2 (simple).

Étape 3 : Pour λ1=1 \lambda_1 = 1 :

BI3=(010000001)B - I_3 = \begin{pmatrix} 0 & 1 & 0 \\ 0 & 0 & 0 \\ 0 & 0 & 1 \end{pmatrix}

Le système donne y=0 y = 0 et z=0 z = 0 , donc E1=Vect{(100)} E_1 = \text{Vect}\left\{ \begin{pmatrix} 1 \\ 0 \\ 0 \end{pmatrix} \right\} . On a dim(E1)=12=mult(1) \dim(E_1) = 1 \neq 2 = \text{mult}(1) , donc B B n'est pas diagonalisable.

Cet exemple illustre un cas important : une matrice peut avoir toutes ses valeurs propres réelles et pourtant ne pas être diagonalisable. La condition sur les dimensions des sous-espaces propres est essentielle.

Trigonalisation : Alternative à la Diagonalisation

Endomorphisme trigonalisable

Un endomorphisme u u d'un espace vectoriel E E de dimension finie est dit trigonalisable (ou triangularisable) s'il existe une base de E E dans laquelle la matrice de u u est triangulaire supérieure.

Une matrice AMn(K) A \in \mathcal{M}_n(\mathbb{K}) est trigonalisable sur K \mathbb{K} s'il existe PGLn(K) P \in GL_n(\mathbb{K}) et une matrice triangulaire supérieure T T telles que :

A=PTP1A = PTP^{-1}

Critère de trigonalisabilité

Théorème fondamental de trigonalisation

Un endomorphisme u u d'un espace vectoriel E E de dimension finie est trigonalisable si et seulement si son polynôme caractéristique est scindé sur K \mathbb{K} .

Corollaire immédiat : Sur le corps C \mathbb{C} des nombres complexes, tout endomorphisme est trigonalisable (car tout polynôme à coefficients complexes est scindé sur C \mathbb{C} ).

Démonstration par récurrence : Soit n=dimE n = \dim E . Si n=1 n = 1 , tout endomorphisme est représenté par une matrice 1×1 1 \times 1 , donc triangulaire. Supposons le résultat vrai pour tout espace de dimension n1 \leq n-1 .

Soit u u un endomorphisme de E E dont le polynôme caractéristique est scindé. Alors χu \chi_u admet au moins une racine λK \lambda \in \mathbb{K} . Il existe donc un vecteur propre e1 e_1 non nul tel que u(e1)=λe1 u(e_1) = \lambda e_1 . Complétons e1 e_1 en une base (e1,e2,,en) (e_1, e_2, \ldots, e_n) de E E .

Soit F=Vect(e2,,en) F = \text{Vect}(e_2, \ldots, e_n) . Dans la base choisie, la matrice de u u s'écrit sous forme triangulaire par blocs. Le polynôme caractéristique de la restriction de u u à F F divise χu \chi_u , donc est aussi scindé. Par hypothèse de récurrence, cette restriction est trigonalisable, ce qui permet de conclure.

Relation entre diagonalisation et trigonalisation

Toute matrice diagonalisable est évidemment trigonalisable, puisqu'une matrice diagonale est un cas particulier de matrice triangulaire. L'intérêt de la trigonalisation réside dans le fait qu'elle est possible pour une classe beaucoup plus large d'endomorphismes. Sur C \mathbb{C} , elle est même toujours possible.

Cependant, la trigonalisation est moins puissante que la diagonalisation pour les calculs pratiques. Par exemple, calculer les puissances d'une matrice triangulaire non diagonale reste complexe, contrairement au cas diagonal où le calcul est immédiat.

Exemple de trigonalisation

Reprenons la matrice B B de l'exemple précédent, qui n'était pas diagonalisable :

B=(110010002)B = \begin{pmatrix} 1 & 1 & 0 \\ 0 & 1 & 0 \\ 0 & 0 & 2 \end{pmatrix}

Cette matrice est déjà sous forme triangulaire supérieure ! Elle est donc trigonalisable (avec P=I3 P = I_3 et T=B T = B ). Cet exemple montre qu'une matrice peut être trigonalisable sans être diagonalisable.

Réduction de Jordan : La Forme Canonique Ultime

Lorsqu'un endomorphisme n'est pas diagonalisable mais que son polynôme caractéristique est scindé, on peut aller au-delà de la simple trigonalisation en déterminant la forme normale de Jordan, qui est la forme réduite la plus simple possible.

Bloc de Jordan

Un bloc de Jordan de valeur propre λ \lambda et de taille p p est une matrice carrée p×p p \times p de la forme :

Jp(λ)=(λ1000λ1000λ1000λ)J_p(\lambda) = \begin{pmatrix} \lambda & 1 & 0 & \cdots & 0 \\ 0 & \lambda & 1 & \cdots & 0 \\ \vdots & \ddots & \ddots & \ddots & \vdots \\ 0 & \cdots & 0 & \lambda & 1 \\ 0 & \cdots & 0 & 0 & \lambda \end{pmatrix}

La diagonale contient la valeur propre λ \lambda , la sur-diagonale contient des 1, et tous les autres coefficients sont nuls.

Théorème de Jordan

Soit u u un endomorphisme d'un espace vectoriel E E de dimension finie n n dont le polynôme caractéristique est scindé. Alors il existe une base de E E dans laquelle la matrice de u u est diagonale par blocs, chaque bloc étant un bloc de Jordan :

J=(Jk1(λ1)000Jk2(λ2)000Jks(λs))J = \begin{pmatrix} J_{k_1}(\lambda_1) & 0 & \cdots & 0 \\ 0 & J_{k_2}(\lambda_2) & \cdots & 0 \\ \vdots & \vdots & \ddots & \vdots \\ 0 & 0 & \cdots & J_{k_s}(\lambda_s) \end{pmatrix}

λ1,,λs \lambda_1, \ldots, \lambda_s sont les valeurs propres de u u (non nécessairement distinctes). De plus, cette forme est unique à l'ordre près des blocs.

Interprétation de la réduction de Jordan

La réduction de Jordan encode des informations précises sur la structure de l'endomorphisme. Pour chaque valeur propre λ \lambda :

  • La multiplicité algébrique de λ \lambda (son ordre dans χu \chi_u ) est égale à la somme des tailles des blocs de Jordan associés à λ \lambda
  • La multiplicité géométrique de λ \lambda (dimension de Eλ E_\lambda ) est égale au nombre de blocs de Jordan associés à λ \lambda
  • La taille du plus grand bloc de Jordan pour λ \lambda correspond à la multiplicité de λ \lambda dans le polynôme minimal

Une matrice est diagonalisable si et seulement si tous ses blocs de Jordan sont de taille 1.

Décomposition de Dunford

La réduction de Jordan s'appuie sur un résultat fondamental :

Théorème de décomposition de Dunford

Soit u u un endomorphisme dont le polynôme caractéristique est scindé. Il existe un unique couple (d,n) (d, n) d'endomorphismes tel que :

  1. u=d+n u = d + n
  2. d d est diagonalisable
  3. n n est nilpotent (c'est-à-dire nk=0 n^k = 0 pour un certain entier k k )
  4. dn=nd d \circ n = n \circ d (ils commutent)

De plus, d d et n n sont des polynômes en u u .

Cette décomposition montre que tout endomorphisme trigonalisable peut être vu comme la somme d'une partie diagonalisable et d'une partie nilpotente qui commutent. C'est le point de départ de la construction de la forme de Jordan.

Applications Pratiques de la Réduction

Calcul de puissances de matrices

L'une des applications les plus immédiates de la diagonalisation est le calcul de puissances de matrices. Si A=PDP1 A = PDP^{-1} avec D D diagonale, alors :

An=(PDP1)n=PDnP1A^n = (PDP^{-1})^n = PD^nP^{-1}

Or, calculer Dn D^n est trivial : si D=diag(λ1,,λk) D = \text{diag}(\lambda_1, \ldots, \lambda_k) , alors Dn=diag(λ1n,,λkn) D^n = \text{diag}(\lambda_1^n, \ldots, \lambda_k^n) .

Exemple : Calculons A10 A^{10} pour A=(4123) A = \begin{pmatrix} 4 & 1 \\ 2 & 3 \end{pmatrix} .

Le polynôme caractéristique est χA(λ)=λ27λ+10=(λ2)(λ5) \chi_A(\lambda) = \lambda^2 - 7\lambda + 10 = (\lambda-2)(\lambda-5) . Les valeurs propres sont 2 et 5. On trouve que A=P(2005)P1 A = P \begin{pmatrix} 2 & 0 \\ 0 & 5 \end{pmatrix} P^{-1} avec P=(1121) P = \begin{pmatrix} 1 & 1 \\ 2 & 1 \end{pmatrix} .

Donc :

A10=P(21000510)P1=P(1024009765625)P1A^{10} = P \begin{pmatrix} 2^{10} & 0 \\ 0 & 5^{10} \end{pmatrix} P^{-1} = P \begin{pmatrix} 1024 & 0 \\ 0 & 9765625 \end{pmatrix} P^{-1}

Résolution de systèmes d’équations différentielles linéaires

Considérons le système différentiel linéaire à coefficients constants :

{x(t)=ax(t)+by(t)y(t)=cx(t)+dy(t)\begin{cases} x'(t) = a x(t) + b y(t) \\ y'(t) = c x(t) + d y(t) \end{cases}

Ce système s'écrit matriciellement X(t)=AX(t) X'(t) = AX(t) avec X(t)=(x(t)y(t)) X(t) = \begin{pmatrix} x(t) \\ y(t) \end{pmatrix} et A=(abcd) A = \begin{pmatrix} a & b \\ c & d \end{pmatrix} .

Si A A est diagonalisable avec A=PDP1 A = PDP^{-1} , en posant Y(t)=P1X(t) Y(t) = P^{-1}X(t) , le système devient Y(t)=DY(t) Y'(t) = DY(t) , qui est découplé. Chaque composante yi(t) y_i(t) vérifie yi(t)=λiyi(t) y_i'(t) = \lambda_i y_i(t) , dont la solution est yi(t)=yi(0)eλit y_i(t) = y_i(0) e^{\lambda_i t} .

On obtient finalement X(t)=PeDtP1X(0) X(t) = P e^{Dt} P^{-1} X(0) , où eDt=diag(eλ1t,,eλnt) e^{Dt} = \text{diag}(e^{\lambda_1 t}, \ldots, e^{\lambda_n t}) .

Suites récurrentes linéaires

Soit la suite définie par la récurrence un+2=5un+16un u_{n+2} = 5u_{n+1} - 6u_n avec u0=0 u_0 = 0 et u1=1 u_1 = 1 .

On peut réécrire ce problème matriciellement : Xn+1=AXn X_{n+1} = AX_n avec Xn=(un+1un) X_n = \begin{pmatrix} u_{n+1} \\ u_n \end{pmatrix} et A=(5610) A = \begin{pmatrix} 5 & -6 \\ 1 & 0 \end{pmatrix} .

Le polynôme caractéristique de A A est χA(λ)=λ25λ+6=(λ2)(λ3) \chi_A(\lambda) = \lambda^2 - 5\lambda + 6 = (\lambda-2)(\lambda-3) . Après diagonalisation, on trouve que les valeurs propres sont 2 et 3.

La solution générale est de la forme un=α2n+β3n u_n = \alpha \cdot 2^n + \beta \cdot 3^n . Avec les conditions initiales, on obtient α=1 \alpha = -1 et β=1 \beta = 1 , donc :

un=3n2nu_n = 3^n - 2^n

Cas Particuliers et Matrices Remarquables

Matrices symétriques réelles

Théorème spectral pour les matrices symétriques réelles

Toute matrice symétrique réelle est diagonalisable dans une base orthonormée, et toutes ses valeurs propres sont réelles.

Plus précisément, si AMn(R) A \in \mathcal{M}_n(\mathbb{R}) est symétrique, il existe une matrice orthogonale P P (c'est-à-dire PTP=In P^T P = I_n ) et une matrice diagonale D D telles que A=PDPT A = PDP^T .

Ce résultat est fondamental en géométrie et en physique. Il signifie que toute forme quadratique peut être exprimée sous forme canonique dans un repère orthonormé approprié. Les axes de ce repère sont les directions propres, et les valeurs propres donnent les coefficients dans l'expression canonique.

Projecteurs et symétries

Un projecteur p p (vérifiant p2=p p^2 = p ) est toujours diagonalisable, avec pour valeurs propres 0 et 1 uniquement. En effet, si p(x)=λx p(x) = \lambda x , alors p2(x)=λ2x=p(x)=λx p^2(x) = \lambda^2 x = p(x) = \lambda x , donc λ(λ1)=0 \lambda(\lambda - 1) = 0 .

De même, une symétrie s s (vérifiant s2=Id s^2 = \text{Id} ) est diagonalisable avec pour valeurs propres 1 et -1. Les sous-espaces propres correspondent respectivement aux éléments invariants et aux éléments changés de signe.

Endomorphismes nilpotents

Un endomorphisme n n est dit nilpotent s'il existe un entier k k tel que nk=0 n^k = 0 . Un endomorphisme nilpotent non nul n'est jamais diagonalisable (car sa seule valeur propre est 0, mais son noyau n'est pas l'espace tout entier).

Cependant, tout endomorphisme nilpotent est trigonalisable avec une matrice triangulaire stricte (diagonale nulle). La réduction de Jordan d'un endomorphisme nilpotent ne contient que des blocs de Jordan de valeur propre 0.

Résumé et Points Clés à Retenir

La réduction des endomorphismes est une théorie riche qui unifie de nombreux concepts de l'algèbre linéaire. Retenons les points essentiels :

  • La réduction vise à exprimer un endomorphisme dans une base où sa matrice est simple (diagonale, triangulaire, ou forme de Jordan)
  • Les valeurs propres sont les racines du polynôme caractéristique et déterminent le comportement de l'endomorphisme
  • Les sous-espaces propres sont en somme directe et fournissent les directions privilégiées de la transformation
  • La diagonalisabilité requiert que le polynôme caractéristique soit scindé et que chaque multiplicité géométrique égale la multiplicité algébrique
  • La trigonalisation est toujours possible sur C \mathbb{C} dès que le polynôme caractéristique est scindé
  • La forme de Jordan est la forme canonique la plus fine pour les endomorphismes dont le polynôme caractéristique est scindé
  • Les applications pratiques incluent le calcul de puissances, la résolution de systèmes différentiels et l'étude des suites récurrentes

La maîtrise de ces concepts est indispensable pour aborder des domaines avancés comme l'analyse fonctionnelle, la théorie des groupes de Lie, ou encore la mécanique quantique.