Formes quadratiques : matrice, réduction, signature

Les formes quadratiques constituent l'un des objets centraux de l'algèbre linéaire avancée, au programme de la licence et des classes préparatoires scientifiques. Derrière ce nom un peu technique se cache une idée très naturelle : généraliser la notion de « carré d'une norme » à des expressions polynomiales homogènes de degré 2 en plusieurs variables. Comprendre les formes quadratiques, c'est comprendre la géométrie des ellipsoïdes, des hyperboloïdes, des points selle des fonctions de plusieurs variables, et bien plus encore. Ce cours vous guide pas à pas, de la définition jusqu'aux théorèmes de réduction et de classification.

Qu’est-ce qu’une forme quadratique ? Définition et premiers exemples

Avant de donner la définition formelle, partons d'un exemple concret. Dans R2\mathbb{R}^2, considérons l'expression :

q(x,y)=2x2+3xyy2q(x, y) = 2x^2 + 3xy - y^2

Chaque terme est de degré exactement 2 (soit un carré x2x^2, soit un produit xyxy). C'est l'essence même d'une forme quadratique.

Définition : Forme quadratique

Soit EE un R\mathbb{R}-espace vectoriel. Une application q:ERq : E \to \mathbb{R} est appelée forme quadratique s'il existe une forme bilinéaire symétrique φ:E×ER\varphi : E \times E \to \mathbb{R} telle que :

xE,q(x)=φ(x,x)\forall x \in E, \quad q(x) = \varphi(x, x)

La forme bilinéaire symétrique φ\varphi est appelée la forme polaire (ou forme bilinéaire associée) de qq.

Un point crucial : l'association entre qq et sa forme polaire φ\varphi est bijective - à toute forme quadratique correspond une unique forme bilinéaire symétrique. On retrouve φ\varphi à partir de qq grâce aux identités de polarisation :

φ(x,y)=12[q(x+y)q(x)q(y)]\varphi(x, y) = \frac{1}{2}\bigl[q(x + y) - q(x) - q(y)\bigr]

Cette formule est remarquable : elle dit que connaître qq suffit à tout reconstituer. Vous n'avez jamais besoin d'une seconde donnée.

Propriété fondamentale d’homogénéité

Une forme quadratique vérifie toujours, pour tout scalaire λR\lambda \in \mathbb{R} :

q(λx)=λ2q(x)q(\lambda x) = \lambda^2 \, q(x)

Cette homogénéité de degré 2 est caractéristique : doubler un vecteur quadruple la valeur de la forme. C'est très différent d'une forme linéaire (qui elle double simplement).

Représentation matricielle des formes quadratiques

Dès lors que l'espace EE est de dimension finie nn et qu'on se donne une base B=(e1,,en)\mathcal{B} = (e_1, \ldots, e_n), les formes quadratiques admettent une écriture matricielle très commode.

Construction de la matrice associée

Soit qq une forme quadratique de forme polaire φ\varphi. On définit la matrice A=(aij)1i,jnA = (a_{ij})_{1 \le i,j \le n} par :

aij=φ(ei,ej)a_{ij} = \varphi(e_i, e_j)

Puisque φ\varphi est symétrique, on a aij=ajia_{ij} = a_{ji} : la matrice AA est donc symétrique. Pour tout vecteur x=x1e1++xnenx = x_1 e_1 + \cdots + x_n e_n, en notant X=(x1xn)X = \begin{pmatrix} x_1 \\ \vdots \\ x_n \end{pmatrix}, on obtient :

q(x)=t ⁣XAX=i=1naiixi2+21i<jnaijxixjq(x) = {}^t\!X \, A \, X = \sum_{i=1}^{n} a_{ii} x_i^2 + 2\sum_{1 \le i < j \le n} a_{ij} x_i x_j

Propriété : Unicité de la matrice symétrique

Pour une base B\mathcal{B} fixée, il existe une unique matrice symétrique ASn(R)A \in \mathcal{S}_n(\mathbb{R}) telle que q(x)=t ⁣XAXq(x) = {}^t\!X A X pour tout xEx \in E. En revanche, si l'on autorise des matrices non symétriques, cette unicité disparaît - d'où l'importance de toujours travailler avec la matrice symétrique.

Exemple concret en dimension 3

Soit la forme quadratique sur R3\mathbb{R}^3 définie par :

q(x1,x2,x3)=x12+4x1x2+2x22+x32q(x_1, x_2, x_3) = x_1^2 + 4x_1 x_2 + 2x_2^2 + x_3^2

Pour lire la matrice, rappelons que le coefficient diagonal aiia_{ii} est le coefficient devant xi2x_i^2, et le coefficient hors-diagonal aij=ajia_{ij} = a_{ji} est la moitié du coefficient devant le terme croisé xixjx_i x_j. Ici, le terme 4x1x24 x_1 x_2 donne a12=a21=2a_{12} = a_{21} = 2. On obtient :

A=(120220001)A = \begin{pmatrix} 1 & 2 & 0 \\ 2 & 2 & 0 \\ 0 & 0 & 1 \end{pmatrix}
Erreur classique à éviter ! Beaucoup d'étudiants placent directement le coefficient du terme croisé 2aij2a_{ij} dans la matrice, sans le diviser par 2. La matrice d'une forme quadratique est symétrique : le coefficient devant xixjx_i x_j dans qq se répartit également entre aija_{ij} et ajia_{ji}. Si qq contient 6x1x26 x_1 x_2, alors a12=a21=3a_{12} = a_{21} = 3, pas 6.

Changement de base et congruence

Si l'on passe de la base B\mathcal{B} à la base B\mathcal{B}' via la matrice de passage inversible PP, la matrice de qq dans B\mathcal{B}' devient :

A=t ⁣PAPA' = {}^t\!P \, A \, P

Deux matrices ainsi reliées sont dites congruentes. La congruence est la relation d'équivalence naturelle pour les formes quadratiques - bien distincte de la similitude (qui concerne les endomorphismes).

Positivité, définition positive et signe d’une forme quadratique

L'une des questions les plus importantes en pratique (optimisation, physique, analyse) est de savoir si une forme quadratique est toujours positive, toujours négative, ou bien des deux selon les directions. On classe les formes quadratiques selon leur signe.

Définitions : Signe d’une forme quadratique

Soit qq une forme quadratique sur EE. On dit que qq est :

  • Positive (ou semi-définie positive) si xE,  q(x)0\forall x \in E,\; q(x) \ge 0.
  • Définie positive si xE{0},  q(x)>0\forall x \in E \setminus \{0\},\; q(x) > 0.
  • Négative (ou semi-définie négative) si xE,  q(x)0\forall x \in E,\; q(x) \le 0.
  • Définie négative si xE{0},  q(x)<0\forall x \in E \setminus \{0\},\; q(x) < 0.
  • Indéfinie si elle prend des valeurs strictement positives et strictement négatives.

Intuitivement, une forme définie positive agit comme le carré d'une norme : elle « mesure » la taille d'un vecteur, toujours positivement. C'est précisément le lien avec les produits scalaires : si ,\langle \cdot, \cdot \rangle est un produit scalaire, alors q(x)=x2=x,xq(x) = \|x\|^2 = \langle x, x \rangle est une forme quadratique définie positive.

Inégalité de Cauchy-Schwarz pour les formes positives

Lorsque qq est positive de forme polaire φ\varphi, on dispose de l'inégalité :

(x,y)E2,φ(x,y)2q(x)q(y)\forall (x, y) \in E^2, \quad \varphi(x, y)^2 \le q(x) \cdot q(y)

S'il y a égalité et que qq est définie positive, alors xx et yy sont liés (proportionnels). Cette inégalité généralise l'inégalité de Cauchy-Schwarz classique du produit scalaire.

Réduction de Gauss des formes quadratiques

La réduction de Gauss est l'algorithme fondamental qui permet d'écrire toute forme quadratique comme une combinaison linéaire de carrés de formes linéaires indépendantes. C'est à la fois un outil de calcul pratique et la clé de voûte théorique menant à la classification complète.

Théorème : Réduction de Gauss

Soit EE un R\mathbb{R}-espace vectoriel de dimension finie nn, et qq une forme quadratique sur EE de rang rr. Il existe rr formes linéaires 1,,rE\ell_1, \ldots, \ell_r \in E^* linéairement indépendantes et rr réels non nuls α1,,αr\alpha_1, \ldots, \alpha_r tels que :

xE,q(x)=α11(x)2+α22(x)2++αrr(x)2\forall x \in E, \quad q(x) = \alpha_1 \ell_1(x)^2 + \alpha_2 \ell_2(x)^2 + \cdots + \alpha_r \ell_r(x)^2

L’algorithme pas à pas (méthode de Gauss)

La méthode procède par récurrence sur le nombre de variables, en distinguant deux cas à chaque étape.

Cas 1 : Il existe un terme carré non nul

Supposons que a110a_{11} \ne 0. On regroupe tous les termes faisant apparaître x1x_1 et on complète le carré :

q(x)=a11(x1+12a11j22a1jxj)2+q(x2,,xn)q(x) = a_{11} \left( x_1 + \frac{1}{2a_{11}} \sum_{j \ge 2} 2a_{1j} x_j \right)^2 + q'(x_2, \ldots, x_n)

Le premier carré est définitivement fixé. On applique ensuite le même procédé à qq', qui ne dépend plus que de x2,,xnx_2, \ldots, x_n. On itère jusqu'à épuisement des variables.

Cas 2 : Tous les termes carrés sont nuls

Si aii=0a_{ii} = 0 pour tout ii mais qu'il existe un terme croisé a120a_{12} \ne 0, on effectue le changement de variables auxiliaire :

x1=u+v,x2=uvx_1 = u + v, \quad x_2 = u - v

Cela fait apparaître un terme a12(u2v2)a_{12}(u^2 - v^2), ramenant au cas 1. Cette astuce est essentielle et souvent oubliée dans les cours moins complets.

Signature d’une forme quadratique et loi d’inertie de Sylvester

Une fois la réduction de Gauss effectuée, les coefficients αi\alpha_i obtenus peuvent être positifs ou négatifs. Une question naturelle se pose : si l'on effectue la réduction différemment (en commençant par une autre variable, ou en faisant d'autres choix), obtient-on le même nombre de coefficients positifs et négatifs ? La réponse est oui, et c'est précisément ce qu'affirme la loi d'inertie de Sylvester - l'un des théorèmes de classification les plus élégants de l'algèbre linéaire.

Loi d’inertie de Sylvester

Soit qq une forme quadratique réelle de rang rr sur un espace de dimension nn. Quelle que soit la façon dont on effectue la réduction de Gauss, le nombre pp de coefficients strictement positifs et le nombre ss de coefficients strictement négatifs sont les mêmes. Le couple (p,s)(p, s) est appelé la signature de qq, et l'on a p+s=rnp + s = r \le n.

Autrement dit, la signature est un invariant de la forme quadratique ; indépendant du changement de base choisi. C'est l'analogue pour les formes quadratiques de ce qu'est le rang pour les applications linéaires.

Interprétation géométrique de la signature

La signature (p,s)(p, s) révèle la « géométrie intrinsèque » de la forme :

  • pp est la dimension maximale d'un sous-espace sur lequel qq est définie positive ;
  • ss est la dimension maximale d'un sous-espace sur lequel qq est définie négative ;
  • nr=npsn - r = n - p - s est la dimension du noyau de qq (les directions isotropes).

Classification par la signature

Signature (p,s)(p, s)Type de la formeExemple géométrique associé
(n,0)(n, 0)Définie positiveEllipsoïde
(0,n)(0, n)Définie négativeEllipsoïde (orienté vers le bas)
(p,s)(p, s), p,s>0p,s > 0, p+s=np+s=nIndéfinie non dégénéréeHyperboloïde
(p,s)(p, s), p+s<np+s < nDégénéréeCylindre, cône…

En particulier, pour n=3n = 3, une forme de signature (2,1)(2,1) correspond à un hyperboloïde à une nappe, tandis qu'une signature (1,2)(1,2) correspond à un hyperboloïde à deux nappes.

Application à l’exercice précédent

Dans la réduction obtenue plus haut, q=12622+432q = \ell_1^2 - 6\ell_2^2 + 4\ell_3^2, les coefficients sont +1+1, 6-6, +4+4. On compte p=2p = 2 coefficients positifs et s=1s = 1 coefficient négatif. La signature de qq est (2,1)(2, 1), et son rang est r=3r = 3. La forme est donc non dégénérée et indéfinie.

Critère de Sylvester pour les formes définies positives

Lorsque l'on veut tester si une forme quadratique est définie positive sans effectuer la réduction complète de Gauss, le critère de Sylvester (aussi appelé critère des mineurs principaux) est un outil puissant.

Critère de Sylvester

Soit ASn(R)A \in \mathcal{S}_n(\mathbb{R}) la matrice symétrique d'une forme quadratique qq. Notons Δk\Delta_k le mineur principal d'ordre kk, c'est-à-dire le déterminant de la sous-matrice extraite des kk premières lignes et colonnes. La forme qq est définie positive si et seulement si :

Δ1>0,Δ2>0,,Δn>0\Delta_1 > 0, \quad \Delta_2 > 0, \quad \ldots, \quad \Delta_n > 0

Exemple d’application du critère

Soit q(x,y,z)=x2+4xz+2y2+z2q(x,y,z) = x^2 + 4xz + 2y^2 + z^2. La matrice associée est :

A=(102020201)A = \begin{pmatrix} 1 & 0 & 2 \\ 0 & 2 & 0 \\ 2 & 0 & 1 \end{pmatrix}

Calculons les mineurs principaux :

  • Δ1=1>0\Delta_1 = 1 > 0
  • Δ2=det(1002)=2>0\Delta_2 = \det\begin{pmatrix} 1 & 0 \\ 0 & 2 \end{pmatrix} = 2 > 0
  • Δ3=det(A)=1(210)0+2(04)=28=6<0\Delta_3 = \det(A) = 1(2 \cdot 1 - 0) - 0 + 2(0 - 4) = 2 - 8 = -6 < 0

Puisque Δ3<0\Delta_3 < 0, la forme qq n'est pas définie positive. En effectuant la réduction de Gauss, on vérifierait qu'elle est indéfinie.

Mise en garde ! Le critère de Sylvester ne s'applique qu'à la définition positive. Pour tester si une forme est définie négative, on teste si q-q est définie positive (ce qui revient à vérifier l'alternance de signes Δ10\Delta_1 0, Δ3<0\Delta_3 < 0, etc.). Pour une forme indéfinie, aucun de ces critères ne suffit : il faut recourir à la réduction ou aux valeurs propres.

Interprétation graphique et applications des formes quadratiques

formes quadratiques - Courbes de niveau d'une forme quadratique en deux variables : ellipse pour forme définie positive, hyperbole pour forme indéfinie, parabole dégénérée

Lien avec la différentielle seconde et les extrema

L'une des applications les plus importantes des formes quadratiques en analyse est l'étude des points critiques d'une fonction f:RnRf : \mathbb{R}^n \to \mathbb{R} de classe C2\mathcal{C}^2. La matrice hessienne Hf(a)H_f(a) d'une telle fonction en un point critique aa est une matrice symétrique ; donc la forme quadratique q(h)=t ⁣hHf(a)hq(h) = {}^t\!h \, H_f(a) \, h est bien définie. On a alors :

  • Si Hf(a)H_f(a) est définie positive (signature (n,0)(n,0)) : aa est un minimum local.
  • Si Hf(a)H_f(a) est définie négative (signature (0,n)(0,n)) : aa est un maximum local.
  • Si Hf(a)H_f(a) est indéfinie : aa est un point-selle (ni minimum ni maximum).

Lien avec les coniques et quadriques

Les surfaces (et courbes) définies par une équation q(x)=cq(x) = c sont classifiées par la signature de qq. Sur R3\mathbb{R}^3, l'équation q(x,y,z)=1q(x, y, z) = 1 définit :

  • Un ellipsoïde si la signature de qq est (3,0)(3, 0).
  • Un hyperboloïde à une nappe si la signature est (2,1)(2, 1).
  • Un hyperboloïde à deux nappes si la signature est (1,2)(1, 2).

Ainsi, la classification des quadriques n'est autre que la classification des formes quadratiques réelles ; un exemple frappant de l'unité des mathématiques.

Conclusion : Ce qu’il faut retenir sur les formes quadratiques

Les formes quadratiques sont bien plus que de simples polynômes de degré 2 : elles encodent la géométrie locale des surfaces, la nature des extrema des fonctions de plusieurs variables, et la classification des coniques et quadriques. Les points clés à maîtriser sont au nombre de quatre.

Premièrement, toute forme quadratique est entièrement déterminée par sa forme polaire - une forme bilinéaire symétrique - et représentée par une matrice symétrique dont les coefficients hors-diagonale valent la moitié des coefficients des termes croisés.

Deuxièmement, l'algorithme de réduction de Gauss permet, en deux cas bien distincts (terme carré non nul, ou tous les termes carrés nuls), d'écrire qq comme somme de carrés de formes linéaires indépendantes.

Troisièmement, la loi d'inertie de Sylvester garantit que la signature (p,s)(p, s) - le nombre de carrés positifs et négatifs dans toute réduction - est un invariant absolu de la forme quadratique, indépendant des choix opérés.

Quatrièmement, le critère de Sylvester des mineurs principaux donne un test efficace pour la définition positive, directement applicable à la matrice hessienne en optimisation.