Dès les premières semaines de classe préparatoire ou de licence de mathématiques, le concept d'espace vectoriel s'impose comme la pierre angulaire de toute l'algèbre linéaire. Pourtant, sa définition abstraite déroute souvent les étudiants : pourquoi parler de « vecteurs » quand on manipule aussi bien des polynômes, des matrices ou des fonctions continues ? Ce cours répond précisément à cette question, en construisant pas à pas la notion d'espace vectoriel, en illustrant chaque idée par des exemples concrets pour ancrer votre compréhension.
Définition formelle d’un espace vectoriel
Informellement, un espace vectoriel est un ensemble dont les éléments (appelés vecteurs) peuvent être additionnés entre eux et multipliés par des nombres (appelés scalaires), de façon que ces deux opérations se comportent « raisonnablement ». La définition formelle précise exactement ce que « raisonnablement » veut dire, au travers de huit axiomes.
Définition : K-espace vectoriel
Soit un corps (en pratique ou ). Un -espace vectoriel est un ensemble non vide muni de deux lois :
- une loi de composition interne , appelée addition vectorielle ;
- une loi de composition externe , appelée multiplication par un scalaire,
vérifiant les huit axiomes suivants, pour tous et tous :
- : associativité de
- : commutativité de
- Il existe tel que : vecteur nul
- Il existe tel que : opposé
- : élément neutre scalaire
- : associativité mixte
- : distributivité (côté vecteur)
- : distributivité (côté scalaire)
Les éléments de sont appelés vecteurs et les éléments de sont appelés scalaires.
Les quatre premiers axiomes signifient exactement que est un groupe abélien. Les quatre suivants règlent les interactions entre scalaires et vecteurs.
Intuition géométrique : pourquoi cette structure ?
L'idée clé est l'unification. Des objets mathématiques très différents partagent les mêmes propriétés de base :
- Les flèches du plan : on peut les additionner (règle du parallélogramme) et les allonger ou rétrécir (multiplication par un réel).
- Les polynômes : on peut en additionner deux et multiplier un polynôme par un réel.
- Les fonctions continues : la somme de deux fonctions continues est continue ; le produit d'une fonction continue par un réel l'est aussi.
- Les matrices : addition terme à terme et multiplication par un scalaire.
En abstrayant ces situations, on obtient un cadre unique (l'espace vectoriel) dans lequel un seul théorème vaut pour tous ces exemples à la fois. C'est toute la puissance de l'algèbre linéaire.

Exemples fondamentaux d’espaces vectoriels
L'espace
C'est l'exemple de référence. Pour , on pose et . Un vecteur est un -uplet . Les lois sont :
Le vecteur nul est . La vérification des huit axiomes est immédiate d'après les propriétés de .
L'espace des polynômes
L'ensemble de tous les polynômes à coefficients dans , muni de l'addition usuelle et de la multiplication par un scalaire, est un -espace vectoriel. Le vecteur nul est le polynôme nul . Notez que cet espace est de dimension infinie, car la famille est infinie et forme une base.
L'espace des matrices
Les matrices à coefficients dans , munies de l'addition terme à terme et de la multiplication par un scalaire, forment un -espace vectoriel de dimension .
L'espace des fonctions
Pour tout ensemble , l'ensemble de toutes les fonctions de dans , muni de l'addition et de la multiplication , est un -espace vectoriel. En particulier, est un -espace vectoriel.
| Espace | Corps | Vecteur nul | Dimension |
|---|---|---|---|
| Matrice nulle | |||
| (degrés ) | Polynôme nul | ||
| Polynôme nul | |||
| Fonction nulle |
Propriétés immédiates déduites des axiomes
Proposition : Conséquences des axiomes
Soit un -espace vectoriel. Pour tout et tout :
- (le scalaire zéro annule tout vecteur)
- (tout scalaire annule le vecteur nul)
- (l'opposé est obtenu par multiplication par )
Démonstration de
On part de la relation dans . En multipliant par (axiome 8) :
En ajoutant des deux côtés, on obtient .
Sous-espace vectoriel : définition et caractérisation
Dans la pratique, on ne repart pas de zéro pour vérifier les huit axiomes : on part d'un espace vectoriel déjà connu et on identifie des parties qui en héritent la structure. C'est le concept de sous-espace vectoriel.
Définition : Sous-espace vectoriel (s.e.v.)
Soit un -espace vectoriel et . On dit que est un sous-espace vectoriel de si et seulement si les trois conditions suivantes sont satisfaites :
- (F contient le vecteur nul)
- Pour tous , on a (stabilité par addition)
- Pour tout et tout , on a (stabilité par multiplication scalaire)
Ces trois conditions se condensent souvent en une seule : est un s.e.v. de si et seulement si et pour tous et :
Exemples de sous-espaces vectoriels
Exemple 1. Dans , la droite vectorielle est un s.e.v. : ; si et sont dans , leur somme ; et .
Exemple 2. Dans , l'ensemble n'est pas un s.e.v. car .
Exemple 3. Dans , l'ensemble des polynômes de degré inférieur ou égal à est un s.e.v. En revanche, l'ensemble des polynômes de degré exactement ne l'est pas (la somme de deux polynômes de degré peut avoir un degré strictement inférieur à ).
Combinaison linéaire et sous-espace engendré
Définition : Combinaison linéaire
Soient des vecteurs d'un -espace vectoriel . Tout vecteur de la forme
est appelé combinaison linéaire des vecteurs . Les scalaires sont les coefficients de la combinaison.
Définition : Sous-espace engendré
L'ensemble de toutes les combinaisons linéaires d'une famille est noté et s'appelle le sous-espace vectoriel engendré par cette famille. C'est le plus petit sous-espace vectoriel de contenant tous les .
Famille libre, famille génératrice et base d’un espace vectoriel
Ces trois notions sont indissociables et au cœur de toute la théorie.
Définition : Famille libre (ou linéairement indépendante)
Une famille est dite libre si
Autrement dit, la seule façon d'obtenir le vecteur nul comme combinaison linéaire est la combinaison triviale (tous les coefficients nuls).
Définition : Famille génératrice
Une famille est génératrice de si tout vecteur de s'écrit comme combinaison linéaire des , c'est-à-dire si .
Définition-Théorème : Base d’un espace vectoriel
Une famille est une base de si elle est à la fois libre et génératrice. Dans ce cas, tout vecteur se décompose de façon unique :
Les scalaires sont appelés les coordonnées (ou composantes) de dans la base .
Base canonique de
La famille où (le 1 en position ) est la base canonique de . Tout vecteur s'écrit .
Dimension d’un espace vectoriel
Théorème : Invariance de la dimension
Si un espace vectoriel admet une base finie de éléments, alors toutes ses bases ont exactement éléments. Ce nombre est appelé la dimension de et noté ou .
Ce théorème, non trivial, est l'une des raisons pour lesquelles la notion de dimension est bien définie. En particulier :
- Par convention,
Propriété Dimension et sous-espaces
Soit un sous-espace vectoriel d'un espace vectoriel de dimension finie . Alors :
- La formule de Grassmann :
Conclusion
L'espace vectoriel est bien plus qu'une simple généralisation des vecteurs du plan ou de l'espace : c'est un cadre abstrait et puissant qui unifie des situations mathématiques très variées (géométrie, analyse, algèbre). Maîtriser la définition formelle avec ses huit axiomes, savoir reconnaître un sous-espace vectoriel, comprendre les notions de combinaison linéaire, de famille libre, de famille génératrice et de base, et savoir calculer la dimension d'un espace vectoriel ; voilà les compétences fondamentales de l'algèbre linéaire.
Les exercices corrigés montrent que la méthode est toujours la même : vérifier point par point les conditions de la définition, sans jamais sauter d'étape. Avec de la pratique, ces vérifications deviennent rapides et naturelles.