Décomposition en éléments simples (cours)

La décomposition en éléments simples est l'une des techniques les plus puissantes de l'algèbre et de l'analyse au niveau universitaire. Elle permet d'écrire toute fraction rationnelle comme une somme organisée de fractions élémentaires (les éléments simples) dont on sait calculer les primitives, sommer les séries ou résoudre les équations différentielles. Ce cours présente de façon rigoureuse et progressive les définitions, les théorèmes d'existence et d'unicité, les méthodes de calcul des coefficients, et les pièges classiques à éviter.

Rappels : fractions rationnelles et polynômes irréductibles

Avant d'aborder la décomposition, il est indispensable de maîtriser quelques notions fondamentales sur les fractions rationnelles et la factorisation des polynômes.

Définition d’une fraction rationnelle

Soit K\mathbb{K} un corps (ici R\mathbb{R} ou C\mathbb{C}). On appelle fraction rationnelle à coefficients dans K\mathbb{K} tout élément du corps K(X)\mathbb{K}(X), c'est-à-dire tout quotient formel

F=PQ,P,QK[X],  Q0.F = \frac{P}{Q}, \quad P, Q \in \mathbb{K}[X],\; Q \neq 0.

Deux fractions PQ\frac{P}{Q} et PQ\frac{P'}{Q'} sont égales si et seulement si PQ=PQPQ' = P'Q. Lorsque PP et QQ sont premiers entre eux (sans facteur commun non constant), on dit que la fraction est sous forme irréductible.

Le degré de F=P/QF = P/Q est défini par deg(F)=deg(P)deg(Q)Z{}\deg(F) = \deg(P) - \deg(Q) \in \mathbb{Z} \cup \{-\infty\}. Lorsque deg(F)<0\deg(F) < 0, on dit que FF est une fraction strictement propre (ou de partie entière nulle).

Pôles d’une fraction rationnelle

Soit F=P/QF = P/Q écrite sous forme irréductible. On appelle pôle de FF toute racine de QQ dans K\mathbb{K}. Si aa est racine de QQ avec multiplicité mm, on dit que aa est un pôle d'ordre mm. Pour m=1m = 1, aa est un pôle simple.

L'ordre du pôle joue un rôle central : il détermine le nombre de termes que la décomposition en éléments simples doit faire apparaître pour ce pôle.

Polynômes irréductibles sur ℝ

Sur C\mathbb{C}, tout polynôme de degré 1\geq 1 admet une racine (théorème de d'Alembert–Gauss), donc tout polynôme se factorise en facteurs de degré 1. Sur R\mathbb{R}, la situation est différente : les polynômes irréductibles sont soit de degré 1 (de la forme XaX - a, aRa \in \mathbb{R}), soit de degré 2 à discriminant strictement négatif (de la forme X2+pX+qX^2 + pX + q avec p24q<0p^2 - 4q < 0). Cette distinction est à l'origine de la différence entre la décomposition sur C\mathbb{C} et sur R\mathbb{R}.

La partie entière d’une fraction rationnelle

La première étape systématique de toute décomposition en éléments simples consiste à extraire la partie entière de la fraction, c'est-à-dire la « partie polynomiale ».

Soit F=P/QK(X)F = P/Q \in \mathbb{K}(X). On appelle partie entière de FF le quotient EE de la division euclidienne de PP par QQ :

P=EQ+R,deg(R)<deg(Q).P = E \cdot Q + R, \quad \deg(R) < \deg(Q).

On a alors F=E+RQF = E + \dfrac{R}{Q}, où RQ\dfrac{R}{Q} est une fraction strictement propre (de degré strictement négatif).

Si deg(P)<deg(Q)\deg(P) < \deg(Q), la division euclidienne donne E=0E = 0 et R=PR = P : la partie entière est nulle et FF est déjà strictement propre. Si deg(P)deg(Q)\deg(P) \geq \deg(Q), il faut effectuer la division pour extraire EE.

Erreur classique : tenter de décomposer une fraction dont le degré du numérateur est supérieur ou égal à celui du dénominateur sans avoir préalablement extrait la partie entière. La forme a priori de la décomposition serait alors incorrecte.

Théorème de décomposition en éléments simples

Nous pouvons maintenant énoncer le résultat central du cours.

Décomposition sur ℂ

Théorème (Décomposition en éléments simples sur C\mathbb{C}).

Soit F=P/QC(X)F = P/Q \in \mathbb{C}(X) une fraction rationnelle non nulle, sous forme irréductible. Notons a1,,asa_1, \ldots, a_s les pôles distincts de FF, d'ordres respectifs e1,,ese_1, \ldots, e_s, et EE la partie entière. Il existe une unique écriture :

F=E+k=1si=1ekak,i(Xak)i,F = E + \sum_{k=1}^{s} \sum_{i=1}^{e_k} \frac{a_{k,i}}{(X - a_k)^{i}},

EC[X]E \in \mathbb{C}[X] et tous les coefficients ak,iCa_{k,i} \in \mathbb{C}.

Chaque fraction ak,i(Xak)i\dfrac{a_{k,i}}{(X - a_k)^i} est appelée un élément simple (sur C\mathbb{C}, tous les éléments simples sont de cette forme). L'unicité garantit qu'il n'y a qu'une seule décomposition possible, ce qui est fondamental pour les techniques de calcul.

Décomposition sur ℝ

Théorème (Décomposition en éléments simples sur R\mathbb{R}).

Soit F=P/QR(X)F = P/Q \in \mathbb{R}(X). Soit la factorisation de QQ en polynômes irréductibles sur R\mathbb{R} :

Q=λk=1r(Xak)αkl=1t(X2+plX+ql)βl,Q = \lambda \prod_{k=1}^{r} (X - a_k)^{\alpha_k} \cdot \prod_{l=1}^{t} (X^2 + p_l X + q_l)^{\beta_l},

pl24ql<0p_l^2 - 4q_l < 0 pour tout ll. Alors il existe une unique écriture :

F=E+k=1rj=1αkak,j(Xak)jeˊleˊments de 1re espeˋce+l=1tj=1βlbl,jX+cl,j(X2+plX+ql)jeˊleˊments de 2e espeˋce,F = E + \underbrace{\sum_{k=1}^{r} \sum_{j=1}^{\alpha_k} \frac{a_{k,j}}{(X - a_k)^{j}}}_{\text{éléments de 1}^{\text{re}}\text{ espèce}} + \underbrace{\sum_{l=1}^{t} \sum_{j=1}^{\beta_l} \frac{b_{l,j} X + c_{l,j}}{(X^2 + p_l X + q_l)^{j}}}_{\text{éléments de 2}^{\text{e}}\text{ espèce}},

avec ak,j,bl,j,cl,jRa_{k,j}, b_{l,j}, c_{l,j} \in \mathbb{R}.

Intuition : pourquoi cette forme ?

Voici une façon de comprendre intuitivement pourquoi la décomposition prend cette forme. Chaque pôle aka_k d'ordre αk\alpha_k introduit une « singularité » dans FF : au voisinage de aka_k, la fraction se comporte comme une combinaison de 1Xak,1(Xak)2,,1(Xak)αk\frac{1}{X - a_k}, \frac{1}{(X - a_k)^2}, \ldots, \frac{1}{(X - a_k)^{\alpha_k}}. La décomposition en éléments simples isole précisément cette contribution locale de chaque pôle. Le reste, une fois toutes ces contributions soustraites, est un polynôme (la partie entière EE).

Sur R\mathbb{R}, un facteur irréductible quadratique X2+pX+qX^2 + pX + q correspond à une paire de racines complexes conjuguées. Plutôt que d'utiliser ces nombres complexes, on préfère regrouper leur contribution en un élément réel de la forme bX+c(X2+pX+q)j\frac{bX + c}{(X^2 + pX + q)^j}, ce qui reste entièrement dans R\mathbb{R}.

Méthodes de calcul des coefficients

En pratique, l'étape la plus délicate est la détermination des coefficients ak,ja_{k,j}, bl,jb_{l,j}, cl,jc_{l,j}. Plusieurs techniques, complémentaires, sont à connaître.

Méthode de multiplication et substitution (pôles réels)

Propriété. Soit aa un pôle d'ordre mm de F=P/QF = P/Q. Le coefficient ama_{m} devant 1(Xa)m\dfrac{1}{(X-a)^m} dans la décomposition s'obtient par :

am=limXa(Xa)mF(X).a_{m} = \lim_{X \to a} (X - a)^m F(X).

En pratique : on multiplie FF par (Xa)m(X-a)^m, puis on évalue le résultat en X=aX = a.

Pour un pôle simple aa (cas m=1m = 1), cette formule se simplifie élégamment. Si Q=(Xa)Q1Q = (X - a) \cdot Q_1 avec Q1(a)0Q_1(a) \neq 0, alors :

a1=P(a)Q(a).a_1 = \frac{P(a)}{Q'(a)}.

C'est la formule du résidu en un pôle simple. Elle est extrêmement rapide à utiliser dès que Q(a)Q'(a) est facile à calculer.

Méthode d’identification des coefficients

On remet la forme a priori de la décomposition sur le dénominateur commun QQ, et on identifie les coefficients de chaque puissance de XX des deux membres. On obtient un système linéaire dont les inconnues sont les coefficients cherchés. Cette méthode est universelle et toujours applicable, mais elle peut devenir fastidieuse si le nombre de coefficients est élevé.

Évaluation en des valeurs numériques

Une fois certains coefficients déterminés par les méthodes précédentes, il peut rester un ou quelques coefficients inconnus. On peut alors substituer une valeur numérique simple (par exemple X=0X = 0, X=1X = 1 ou X=1X = -1) dans l'égalité entre FF et sa décomposition pour obtenir une équation supplémentaire reliant les coefficients restants.

Comportement à l’infini

Si deg(F)<0\deg(F) < 0 (fraction strictement propre), on a limXXF(X)=0\lim_{X \to \infty} X \cdot F(X) = 0 ou une valeur finie déterminée par les coefficients dominants. En multipliant l'égalité de décomposition par XX et en faisant tendre XX vers l'infini, on obtient une relation supplémentaire entre les coefficients. C'est particulièrement utile pour trouver un dernier coefficient sans résoudre un système.

Utilisation de la parité

Si la fraction FF est paire (F(X)=F(X)F(-X) = F(X)) ou impaire (F(X)=F(X)F(-X) = -F(X)), l'unicité de la décomposition impose des relations entre les coefficients associés à aka_k et ak-a_k. Cela permet souvent de diviser par deux le nombre de coefficients à calculer.

Méthode générale pas à pas

Voici la procédure complète à suivre pour toute décomposition en éléments simples :

  1. Vérifier que la fraction est irréductible. Si PP et QQ ont des facteurs communs, les simplifier avant tout.
  2. Calculer la partie entière. Si deg(P)deg(Q)\deg(P) \geq \deg(Q), effectuer la division euclidienne de PP par QQ. Écrire F=E+R/QF = E + R/Q avec deg(R)<deg(Q)\deg(R) < \deg(Q). Si deg(P)<deg(Q)\deg(P) < \deg(Q), la partie entière est nulle.
  3. Factoriser le dénominateur QQ en facteurs irréductibles sur R\mathbb{R} (ou C\mathbb{C} selon le corps de travail).
  4. Écrire la forme a priori de la décomposition. Pour chaque pôle réel aka_k d'ordre αk\alpha_k, on place les termes ak,1Xak+ak,2(Xak)2++ak,αk(Xak)αk\frac{a_{k,1}}{X - a_k} + \frac{a_{k,2}}{(X-a_k)^2} + \cdots + \frac{a_{k,\alpha_k}}{(X - a_k)^{\alpha_k}}. Pour chaque facteur quadratique irréductible (X2+plX+ql)βl(X^2 + p_l X + q_l)^{\beta_l}, on place les termes analogues à numérateur linéaire.
  5. Déterminer les coefficients en combinant les méthodes : multiplication-substitution pour les coefficients associés aux puissances maximales de chaque pôle, puis évaluation numérique ou identification pour les coefficients restants.
  6. Vérifier en repassant au même dénominateur (au moins partiellement) pour confirmer la cohérence.

Décomposition sur ℂ puis passage sur ℝ

Lorsque le dénominateur possède des facteurs irréductibles quadratiques sur R\mathbb{R}, une stratégie efficace consiste à d'abord travailler sur C\mathbb{C}, puis à revenir sur R\mathbb{R} en regroupant les termes conjugués.

Concrètement : si z0=α+iβz_0 = \alpha + i\beta (avec β0\beta \neq 0) est un pôle simple de FR(X)F \in \mathbb{R}(X), son conjugué z0=αiβ\overline{z_0} = \alpha - i\beta est aussi pôle simple. Les coefficients associés dans la décomposition complexe sont conjugués. La somme des deux éléments simples complexes correspondants est :

aXz0+aXz0=bX+cX2+pX+q,\frac{a}{X - z_0} + \frac{\overline{a}}{X - \overline{z_0}} = \frac{bX + c}{X^2 + pX + q},

avec b,cRb, c \in \mathbb{R}. Ce regroupement est toujours possible et légitime pour des fractions à coefficients réels.

Preuve du théorème d’existence et d’unicité

Existence (schéma de la preuve)

La preuve repose sur le lemme suivant, démontré par récurrence.

Lemme. Soit HH un polynôme irréductible et BB un polynôme tel que HBH \nmid B. Toute fraction AHnB\frac{A}{H^n B} avec deg(A)<deg(HnB)\deg(A) < \deg(H^n B) s'écrit de façon unique sous la forme :

AHnB=AnHn+GHn1B,\frac{A}{H^n B} = \frac{A_n}{H^n} + \frac{G}{H^{n-1} B},

avec deg(An)<deg(H)\deg(A_n) < \deg(H) et deg(G)<deg(Hn1B)\deg(G) < \deg(H^{n-1} B).

En appliquant ce lemme successivement à chacun des facteurs irréductibles de QQ, et en itérant sur les puissances, on extrait terme à terme tous les éléments simples. L'existence est ainsi constructive.

Unicité

Supposons deux décompositions D1D_1 et D2D_2 de la même fraction. Leur différence D1D2=0D_1 - D_2 = 0 est une somme d'éléments simples égale à zéro. En multipliant par (Xak)ek(X - a_k)^{e_k} et en évaluant en X=akX = a_k, on montre que chaque coefficient est nul. On conclut que D1=D2D_1 = D_2. L'unicité découle directement de l'indépendance des éléments simples dans l'espace des fractions rationnelles.

Application : calcul de primitives de fractions rationnelles

L'intérêt majeur de la décomposition en éléments simples est de ramener le calcul d'une primitive d'une fraction rationnelle quelconque à une liste finie de primitives connues.

Primitives des éléments simples.

  • Élément de première espèce, pôle simple (n=1n = 1) :
    1XadX=lnXa+C.\int \frac{1}{X - a}\, dX = \ln|X - a| + C.
  • Élément de première espèce, pôle d'ordre n2n \geq 2 :
    1(Xa)ndX=1(n1)(Xa)n1+C.\int \frac{1}{(X - a)^n}\, dX = \frac{-1}{(n-1)(X-a)^{n-1}} + C.
  • Élément de deuxième espèce, facteur quadratique irréductible (n=1n = 1) : après mise sous la forme bX+cX2+pX+q\frac{bX + c}{X^2 + pX + q}, on décompose en b22X+pX2+pX+q+cbp/2X2+pX+q\frac{b}{2} \cdot \frac{2X + p}{X^2 + pX + q} + \frac{c - bp/2}{X^2 + pX + q}, ce qui donne un logarithme et un arc tangente après complétion du carré.

Ainsi, quelle que soit la fraction rationnelle, sa primitive se calcule en un nombre fini d'opérations algébriques dès lors que l'on sait factoriser le dénominateur.

Conclusion

La décomposition en éléments simples est un outil central de l'algèbre et de l'analyse mathématique. Elle repose sur un théorème d'existence et d'unicité solide, fondé sur la factorisation des polynômes et la division euclidienne. Sa mise en œuvre suit une méthode rigoureuse en plusieurs étapes : simplification de la fraction, extraction de la partie entière, factorisation du dénominateur, écriture de la forme a priori, puis calcul des coefficients par des techniques complémentaires (résidu, identification, évaluation, limite).

Sur R\mathbb{R}, la présence possible de facteurs quadratiques irréductibles enrichit la décomposition avec des éléments de deuxième espèce, dont la primitive fait intervenir l'arc tangente. Sur C\mathbb{C}, la décomposition est plus homogène mais nécessite de travailler avec des nombres complexes.

Maîtriser la décomposition en éléments simples, c'est acquérir la clé qui ouvre le calcul intégral des fractions rationnelles, la résolution d'équations différentielles à coefficients constants, et la sommation de certaines séries. C'est une technique que l'on retrouve à chaque niveau du cursus mathématique, du CPGE au Master.

Questions fréquentes sur la décomposition en éléments simples

Comment décomposer une fraction rationnelle en éléments simples ?

On suit quatre étapes : (1) vérifier que la fraction est irréductible, (2) calculer la partie entière par division euclidienne si le degré du numérateur est supérieur ou égal à celui du dénominateur, (3) factoriser le dénominateur en facteurs irréductibles, (4) écrire la forme a priori de la décomposition et déterminer les coefficients par les méthodes de multiplication-substitution, d'identification ou de limite en l'infini.

Quelle est la différence entre éléments simples sur ℝ et sur ℂ ?

Sur C\mathbb{C}, tout polynôme est scindé, donc tous les pôles sont des nombres complexes et la décomposition ne contient que des fractions du type a(Xz)k\frac{a}{(X-z)^k}. Sur R\mathbb{R}, les polynômes irréductibles peuvent être de degré 2 (discriminant négatif), ce qui introduit des éléments simples de deuxième espèce de la forme bX+c(X2+pX+q)k\frac{bX+c}{(X^2+pX+q)^k}.

Comment calculer les coefficients d’une décomposition en éléments simples ?

Plusieurs techniques existent : la méthode de multiplication par (Xa)m(X-a)^m suivie d'une évaluation en X=aX = a (la plus rapide pour les pôles réels), l'identification des coefficients après remise au même dénominateur (méthode universelle), l'évaluation en des valeurs numériques simples, et l'étude de la limite en ±\pm\infty. En pratique on les combine.